Interview de Véronique Suissa de Agence des Médecines Complémentaires Adaptées (A-MCA) : L'essor des médecines complémentaires et de la santé intégrative

Bonjour Véronique Suissa, pourriez-vous nous présenter brièvement votre parcours et expliquer votre rôle au sein de l'Agence des Médecines Complémentaires Adaptées?

Je suis psychologue de formation depuis 2012 et docteure en psychologie depuis 2017, avec un parcours construit à l’interface du soin, de la recherche et de l’analyse des usages en santé. J’ai exercé pendant près de huit ans en milieu sanitaire, notamment en oncologie et en gériatrie, tout en menant en parallèle des activités de recherche et d’enseignement universitaire.
Mon intérêt pour les pratiques complémentaires ne vient pas d’un engagement personnel ou militant, mais des demandes et des usages observés chez les patients, souvent déjà présents dans les parcours de soins. Ces pratiques se sont progressivement imposées comme un objet scientifique à part entière et ont constitué le cœur de ma thèse de doctorat. Depuis, j’ai publié de nombreux contenus – ouvrages grand public, articles scientifiques et rapports professionnels – consacrés aux pratiques complémentaires, à la prévention, la santé intégrative et plus largement aux enjeux du « prendre soin », auprès de publics variés : citoyens en bonne santé, patients atteints de maladies chroniques ou de cancer, personnes âgées, soignants et aidants.
En 2020, j’ai cofondé l’Agence des Médecines Complémentaires Adaptées (AMCA) aux côtés du Dr Philippe Denormandie et du sociologue Serge Guérin. J’en suis Directrice Générale depuis sa mise en place. L’A-MCA est une association d’intérêt général qui vise à réfléchir, agir, informer et démocratiser le champ des pratiques complémentaires et de la santé intégrative, dans une logique de structuration, de clarification et de responsabilité, à la fois professionnelle, scientifique et éthique.
Depuis 2024, je suis également rédactrice en chef adjointe du Journal de l’hypnose et de la santé intégrative (JHYSI) aux côtés du Pr Antoine Bioy. Le JHYSI est une revue scientifique (Dunod/Cairn) partenaire de l’AMCA, qui témoigne du fort besoin d’information fiable, rigoureuse et accessible sur ces sujets.
En parallèle, je mène des activités connexes axées sur le conseil, l’organisation d’évènements et la publication de contenus (grand public, professionnels, scientifiques) auprès d’une variété d’acteurs.
Au sein de l’A-MCA, mon rôle est à la fois stratégique et opérationnel, tourné vers l’intérieur et vers l’extérieur, avec pour fil conducteur la structuration, la lisibilité et la mise en cohérence du champ. J’œuvre à la structuration des réflexions collectives (groupes de travail, rapports, publications), à la mise en place d’actions de terrain, au développement de partenariats, à l’orientation des démarches d’information auprès du grand public et de notre écosystème externe – près de 15 000 citoyens – ainsi qu’au dialogue avec les acteurs institutionnels.
D’une part, je pilote et coordonne les travaux menés avec notre écosystème interne, composé de plus de 400 experts hautement qualifiés (médecins, soignants, chercheurs, dirigeants en santé, élus, représentants d’organisations praticiens…) et d’une cinquantaine de partenaires (associations de patients, EHPAD, entreprises, mutuelles, organisations de praticiens…). Cela se traduit notamment par la publication de rapports collectifs, la réalisation de sondages nationaux, la mise en place de groupes de travail thématiques ou encore l’organisation d’évènements (grand public, professionnels…) visant à objectiver les usages, les attentes et les conditions d’intégration de ces pratiques.
D’autre part, j’interviens au nom de l’A-MCA dans le cadre du dialogue institutionnel et du développement d’actions sociétales et de terrain : auditions et travaux institutionnels (Assemblée nationale, Ministère de la santé, Académie nationale de médecine,…) , mise en place d’actions partenaires - études, évènements, publications…- avec une variété d’acteurs (associations de patients, mutuelles, Ehpads, Lycées, organisations praticiens, comités d’experts…).

Comment définiriez-vous l'essor des médecines complémentaires intégratives et pourquoi pensez-vous qu'il suscite un intérêt croissant aujourd'hui?

Cet essor est d’abord sociétal. Aujourd’hui, près d’un citoyen sur deux a recours à des pratiques complémentaires, 80% les ont déjà utilisés et 70 % en ont une opinion favorable. Il s’inscrit dans une transformation plus large du rapport des citoyens à la santé, au soin et à la prévention. Il reflète une évolution profonde de la culture de la santé : un attrait accru pour le « naturel », une valorisation croissante de la qualité de vie, de l’autonomie et du bien-être.
Il est également médical et organisationnel. Les pratiques complémentaires sont de plus en plus intégrées dans les établissements de soins, et de nombreux soignants se forment à ces approches pour répondre aux enjeux des maladies chroniques, de la douleur, de la souffrance psychique ou encore de l’épuisement professionnel.
Cet essor est aussi scientifique. La recherche dans ce domaine s’est fortement développée, y compris en France, où plusieurs universités – en sciences médicales, humaines et sociales – se sont ouvertes à ces sujets tant sur le plan de la recherche que de la formation. Le développement du Journal de l’hypnose et de la santé intégrative en est une illustration concrète.
Enfin, il s’agit d’un essor politique bien qu’encore émergent. Deux comités ministériels se sont penchés sur ces questions, en 2011 puis en 2023. À l’A-MCA, nous avons contribué à cette dynamique en organisant des événements institutionnels (au ministère de la Santé, à l’Assemblée nationale, au siège de la Présidence de la République), en contribuant aux travaux ministériels ou encore en menant des travaux propres ayant nourri une proposition de résolution déposée à l’Assemblée nationale en faveur de notre transformation en agence gouvernementale.
Les citoyens souhaitent aujourd’hui être acteurs de leur santé, prévenir plutôt que guérir et trouver des réponses complémentaires à la médecine conventionnelle, sans remettre en cause le rôle essentiel de cette dernière. Par conséquent, le monde institutionnel au sens large (milieu de soin, monde de l’entreprise, secteur de la recherche/formation, élus…) se saisit de plus en plus de ces sujets. Mais cet engouement pose une question centrale : comment faire le tri ? D’où l’importance d’un cadre clair, distinguant le bien-être du thérapeutique, la santé intégrative de la médecine intégrative, les pratiques adaptées ou non, etc. C’est le sens même de la création, des actions et des travaux de l’A-MCA.

Quels sont, selon vous, les principaux défis auxquels font face les praticiens de médecines complémentaires intégratives lorsqu'ils cherchent à les intégrer dans le système de santé traditionnel?

Les praticiens sont pluriels (soignants, non soignants), ils mobilisent des pratiques très différentes (validées/intégrées, relevant des croyances, risquées…), ont des niveaux de compétences inégales pour une même discipline (hautement ou insuffisamment qualifiés) et une éthique variable (en l’absence d’ordres professionnels) ce qui complexifie la diffusion d’un message commun.
Pour autant, on peut citer la reconnaissance instable des pratiques – y compris les plus consensuelles – et la difficulté à exercer sereinement et pleinement leur métier.
De mon point de vue, la situation évoluera si et seulement si chaque praticien (mais aussi chaque acteur) agit en s’unissant. La concurrence de principe remplace encore trop souvent les synergies vertueuses, même si cela commence à changer dans le bon sens.
Plus largement, plusieurs niveaux de défis se dégagent, qui s’entrecroisent et conditionnent la qualité de l’intégration des pratiques et des praticiens.

Des défis sociétaux, tout d’abord :
- l’accès à une information fiable pour les citoyens, les patients, les soignants et les praticiens ;
- l’orientation vers des pratiques et des professionnels qualifiés ;
- et la question économique, notamment celle du financement et du remboursement.
Des défis professionnels, ensuite :
- la définition claire des disciplines (sophrologie, réflexologie, méditation, etc.) ;
- la qualité et l’homogénéité de la formation initiale et continue ;
- et la construction d’une culture professionnelle commune. Cela suppose à la fois une coopération accrue entre les acteurs et, en institution, la mise en place de démarches intégratives structurées, coordonnées, évaluées et portées au niveau organisationnel, afin d’articuler le cure et le care de manière cohérente et éthique.
Des défis réglementaires, également :
- encadrer sans freiner, en réglementant certaines pratiques et en en interdisant d’autres lorsque cela est nécessaire ;
- structurer la formation et l’évaluation des compétences ;
- et clarifier la place des pratiques de bien-être dans le champ de la santé.
Enfin, des défis scientifiques :
- clarifier les concepts (médecines complémentaires, santé intégrative, médecine intégrative) et leur articulation ;
- définir des critères d’intégration et d’exclusion des pratiques ;
- et poursuivre l’évaluation de leurs effets, bénéfices et risques.

Pourriez-vous partager des exemples concrets de réussite où l'intégration des médecines complémentaires a eu un impact significatif sur les patients?

En France, de nombreux dispositifs se sont développés sur l’ensemble du territoire, au sein d’hôpitaux, d’associations de patients ou de services spécialisés, notamment en oncologie, en douleur, en gériatrie ou en soins palliatifs. De nombreuses pratiques complémentaires y sont proposées (hypnose, méditation, réflexologie, homéopathie,…) justement parce qu’elles contribuent au mieux-être des personnes, sinon comment expliquer la multiplicité des démarches institutionnelles ? . La création des centres ressource, la mise en place d’unités hospitalières dédiées (CHU de Bordeaux, CHU de Nantes, Clinique de la Toussaint de Strasbourg…), le développement des pratiques complémentaires au sein de grandes associations (Ligue contre le cancer, la Croix Rouge…), d’Ehpad ou encore d’entreprises, montre à quel point le sujet est loin d’être marginal. Il répond à des besoins humains.
À notre échelle, l’A-MCA a mené de nombreuses actions concrètes. Nous avons par exemple piloté un programme de bien-être – soutenu par la Fondation de France – sur trois ans auprès de soignants en EHPAD, avec des effets positifs observés sur la qualité de vie au travail. Nous avons organisé avec des mutuelles (AG2R, OCIRP, Mutuelle Générale…) des actions partenaires autour de prévention, comme des journées « découvertes » réunissant lycéens, adultes et résidents d’EHPAD, favorisant à la fois la pédagogie en santé et le lien intergénérationnel. Nous avons également formé des centaines de dirigeants du secteur sanitaire et médico-social pour les accompagner dans l’intégration structurée de ces approches au sein de leurs établissements.
Par ailleurs, de nombreuses études scientifiques montrent l’impact positif de certaines pratiques lorsqu’elles sont bien indiquées : l’hypnose dans la prise en charge de la douleur, la méditation de pleine conscience sur l’anxiété, ou encore certaines approches corporelles en gériatrie pour le maintien de l’autonomie physique et cognitive.
Ces données scientifiques vont de pair avec des initiatives de terrain, encore trop peu évaluées faute de moyens, mais dont les effets sur le mieux-être sont largement observés, comme la socio-esthétique en oncologie ou les art-thérapies en EHPAD. Elles traduisent un besoin réel d’accompagnement complémentaire, qu’il reste à mieux documenter, hiérarchiser et encadrer. C’est précisément cet écart entre usages, effets perçus et niveaux de preuve que nous cherchons à analyser, sans naïveté ni militantisme. Plus largement, cette dynamique questionne ce qui peut ou non s’intégrer en milieu de soin. Pour cela des critères objectifs sont nécessaires (ex. validité scientifique) tout comme le développement d’un bon sens collectif et éthique (ex. considération des apports humains de certaines approches bien-être).

Vous avez une expérience en psychologie; comment cela influence-t-il votre approche des médecines complémentaires et leur rôle potentiel dans le bien-être global?

La psychologie rappelle que la santé va de pair avec la prise en compte de la singularité des personnes – leur vécu, leur parcours, leurs émotions et leur quête de sens – des dimensions parfois peu visibles dans les organisations de soins. L’enjeu est de considérer l’ensemble des besoins – physiques, psychiques et sociaux – et d’articuler le subjectif et l’objectif, la science et les valeurs, la médecine conventionnelle et les approches complémentaires, le cure et le care.
Cela implique d’encourager une philosophie du soin intégratif fondée sur une démarche pluridisciplinaire, coordonnée et évaluée. Sur le terrain, certains acteurs comme les psychologues – ou encore les cadres de santé ou infirmiers coordinateurs – auront sans doute un rôle dans la diffusion de la culture du soin intégratif.
Cela étant, les pratiques complémentaires ne doivent jamais devenir ni un pansement, ni un objet marketing, ni une injonction. Elles peuvent constituer des ressources utiles pour le bien-être à condition de répondre à des besoins exprimés, de mobiliser des pratiques adaptées, d’être proposées par des professionnels qualifiés et d’être intégrées dans un parcours de soins coordonné. C'est le sens même de la démarche intégrative (en santé comme en médecine).

Quels développements anticipez-vous dans le domaine des médecines complémentaires intégratives au cours des prochaines années?

Quatre axes me paraissent structurants :
- définir, catégoriser et délimiter les pratiques et les praticiens à intégrer ;
- informer les différents publics – citoyens, praticiens, soignants – à tous les niveaux, du grand public au champ professionnel et scientifique ;
- former les soignants et les praticiens à la culture intégrative ;
- et évaluer les effets de ces approches en termes de bénéfices, de risques et de coûts, dans une logique de santé publique, de prévention et de soutenabilité du système de santé.
L’A-MCA a d’ailleurs fait l’objet d’une proposition de résolution parlementaire visant à la transformer en agence gouvernementale, ce qui témoigne du besoin de structuration. Voter cette proposition et/ou remettre en place un comité ministériel sont des pistes intéressantes. Cela étant, l’enjeu sera d’avancer en l’absence de cadre en considérant le temps du terrain, qui n’est pas celui ni de la normalisation réglementaire ni de l’évaluation scientifique.
Les mutuelles ont aussi un rôle à jouer pour le remboursement d’approches adaptées et de praticiens qualifiés. L’enjeu pour les mutuelles est d’être accompagnées en considérant la complexité du sujet. Par exemple en leur permettant de distinguer des approches médicales (ex. acupuncture, homéopathie, hypnose médicale...), d’approches bien-être (ex. massages, réflexologie,…) et la diversité des praticiens (médecins, soignants, psychologues, non soignants, charlatans…).
Cependant, la démarche en vaut le coup/coût. De mon point de vue, investir pour la prévention et le bien-être permettra à moyen terme de réelles économies en santé. Il n’y a pas besoin d’être économiste pour conclure qu’une véritable culture de la prévention et du care encourage la bonne santé de la société.

Quel message souhaiteriez-vous transmettre à nos lecteurs qui s'intéressent à l'exploration des médecines complémentaires?

Explorer, oui. Mais s’informer de manière éclairée surtout.
L’enjeu n’est ni de croire aveuglement ni de rejeter par principe, mais de choisir les bonnes pratiques, les bons usages et les bons professionnels. Par exemple, cherche r à prévenir son stress lorsque l'on est en bonne santé, n'est pas la même démarche que si nous sommes confrontés à une maladie grave.
Il est aussi essentiel d’apprendre à distinguer les pratiques intégrées, disposant d’une assise réglementaire, institutionnelle, médicale ou scientifique (ex. acupuncture, homéopathie, méditation, hypnose,…), celles qui relèvent de croyances sans fondements évaluables (ex. approches énergétiques, spirituelles…), et celles qui présentent des risques (pratiques anti médecine…). L’orientation doit pouvoir se faire en cohérence avec les besoins et valeurs des citoyens dans un cadre adapté et sécurisé.
Cela implique également de s’intéresser aux compétences réelles des praticiens en explorant leurs parcours de formation (initiale et continue), leurs diplômes (reconnus ou non) et leur expérience de terrain (libéral, milieu de soin…).
Je ne conseille pas le recours à des plateformes bien-être qui ont tendance à mêler toutes les pratiques et à ne pas distinguer les praticiens issus d’une même discipline. J’encourage davantage à prendre conseil auprès de l’écosystème de santé car il est de plus en plus ouvert au sujet.
Je conseille de « fuir » dès lors où les conseils ou pratiques reposent sur des fondements simplistes, "magique"s ou qu’ils s’opposent à la médecine officielle.
Naturellement, j’encourage à consulter l’espace d’information gratuit sur le site de l’A-MCA (guides, fiches, recommandations, articles, interviews, conférences…) et pour les publics avertis, en plus, à s’orienter vers le JHYSI.
En une phrase : prendre le temps de se renseigner et avancer avec lucidité, discernement, exigence et bon sens.

Pour en savoir plus : https://www.agencemca.fr

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